samedi 5 décembre 2009

L'Arlésienne.

Massive Attack - 100th Window
2003 - Virgin

Aujourd'hui, votre serviteur s'est enfin offert 100th Window de Massive Attack. Il y a des disques comme ça, dont on se demande si on finira par les acheter un jour. Voilà plus de six ans que j'aime cet album, six ans que je repousse son achat. Ca a été le coup de foudre à la première écoute, ce que les chroniqueurs musicaux tendent à nommer "la baffe". Il a squatté mon premier iPod pendant des années, il a bercé mes trajets au lycée, puis à la fac. Il a tout accompagné : des orages comme des accalmies, des matinées, des soirées, des hauts et des bas. Je crois que je le connaissais trop bien pour franchir le pas : si je l'achetais, je n'aurais aucune surprise. Pourtant, à mes yeux, il s'agit du meilleur Massive Attack. J'imagine bien que certains jugeront cette affirmation scandaleuse, préférant le son plus nettement trip-hop d'un Mezzanine. Il est vrai que 100th Window a l'air à part dans la discographie du groupe. La sortie prochaine d'Heligoland, le prochain album, dira si Massive Attack est retourné au son de ses débuts. Avec 100th Window, le propos est plus éthéré et moins sensuel que sur les précédents opus.

Il y a aussi sur cet album un parfum de dub indéniable, des airs de post-rock et des beats implaccables. La rencontre sonore est plus subtile que les étiquettes : la production est si soignée qu'elle ne choquerait probablement pas un amateur de rock, peut-être plus attaché à des sonorités proches des vrais instruments. Pour autant, les bricolages électroniques sont omniprésents, toujours en finesse. Massive Attack a composé là une bande-son de la modernité, qui colle à l'air du temps sans pour autant courir le risque de devenir ringarde. Les archétypes du trip-hop sont camouflés, c'est sans doute ce qui peut décevoir, mais cela rend 100th Window "musicalement œcuménique". Ce disque magnifique ne coûte pas grand chose : on le trouve à 10€ en "coffret" avec Protection, un autre album de Massive Attack. Je me demande bien pourquoi j'ai attendu tout ce temps.



Massive Attack - Special Cases

samedi 21 novembre 2009

A la mesure d'un océan.

Oceansize était au Nouveau Casino, à Paris, hier soir. Depuis des années, je rêvais de voir ces Britanniques à l'œuvre sur scène. Chacun de leurs albums depuis le merveilleux Effloresce, en 2003, a confirmé leur talent. Auréolés du statut de groupe culte, les cinq de Manchester étaient attendus au tournant par une salle remplie de connaisseurs.

Oceansize a été exactement comme prévu : excellents musiciens, qui donnent sans réserve et sans place pour l'approximation. Les trois guitares -parfois quatre- font des merveilles, avec le support d'une section rythmique impeccable. Le batteur est exceptionnel, le bassiste est à la source de toute la prodigieuse puissance que développent certains morceaux. Mike Vennart, au chant, est également parfait. On se demande parfois comment il parvient à jouer ses parties de guitare tout en assurant des lignes de chant qui semblent vivre leur propre vie.

Mais résumer ce concert à ses caractéristiques les plus objectives serait une trahison : Oceansize a un don pour transmettre des émotions complexes et par-là, une esthétique soignée, qui évite la plupart du temps les stéréotypes. Surtout, Oceansize est prolifique et développe quantité d'ambiances différentes. Les nouveaux titres joués ce soir-là ont d'ailleurs prouvé, une fois de plus, la liberté absolue du groupe, qui ne s'interdit ni les incartades agressives qui tendent franchement vers le metal, ni les atmosphères les plus éthérées -qui pourraient très bien, comme autrefois le morceau Music For A Nurse, illustrer une publicité pour un opérateur téléphonique.

Oceansize a été tout simplement brillant, d'un niveau que peu de groupes actuels atteignent. On recommande vivement à ceux qui ne connaîtraient pas encore de jeter une oreille.

Pour découvrir:
-La fameuse réclame pour un opérateur téléphonique français au nom d'agrume:

-Une vidéo du titre The Frame, tiré de l'album Frames, sorti en 2007:

mardi 17 novembre 2009

Playlist du moment, deuxième.

Envy - A Dead Sinking Story (2003) : Cela faisait des mois que je n'avais pas écouté ce disque. C'est pourtant un de mes albums favoris. Envy n'a jamais été aussi bon qu'à cette époque-là, avant de sombrer dans des choses molles et passives. Ici, le groupe japonais livre toute son énergie et tout son talent de composition. C'est émotionnellement violent, entre la colère et le désespoir; bien sûr, cela ne s'écoute pas entre deux bières à l'apéro. A Dead Sinking Story est une expérience personnelle, qui met l'auditeur face à ce qui le remue le plus.

AaRON - Artificial Animals Riding On Neverland (2006) : Pas exactement un disque joyeux non plus, ce premier album éponyme fait aussi dans l'émotionnel. C'est parfois un peu trop pour qui n'a pas besoin d'étancher sa dépression, mais c'est toujours subtilement réalisé. Et il y a quelques chansons profondément belles, comme Le Tunnel d'Or.

Botch - We Are The Romans (1999) : Un chef d'oeuvre du hardcore moderne, tous les amateurs du genre en conviennent. On n'ira pas, comme certains, jusqu'à prétendre que rien de bon n'a été fait après ce disque. Mais We Are The Romans est un disque à la violence subtile et au propos intelligent. Entre les moments héroïques (C. Thomas Howell as the "Soul Man", To Our friends in the Great White North...), il y a le talent indéniable de David Knudson, guitariste au jeu difficilement imitable qui a, depuis la fin de Botch, développé son talent pour la pop avec les très recommendables Minus The Bear.

Nostromo - Hysteron - Proteron (2004) : Le groupe de grindcore suisse se met à l'acoustique. Ca aurait pû être une farce, quelque chose du genre de la "campfire version" de Futile Bread Machine de Meshuggah. En fait, ce disque conduit la musique extrême dans des territoires inconnus. C'est splendide -on pourrait presque le faire écouter à maman pour lui montrer que les métalleux sont de vrais musiciens, mais l'intensité est là, intacte. On se demande même si Nostromo avait vraiment besoin de guitares électriques et de saturation. C'est sans doute le seul album de ce genre qui soit accessible à tout le monde. Si vous ne connaissez pas, ne le ratez pas.

vendredi 13 novembre 2009

Le vinyle explose, en silence.

On pourrait en faire des quantités de mauvais titres : le vinyle a le vent en poupe, le retour du vinyle, le vinyle tourne encore... Peu importe la façon de le dire, le marché du vinyle explose. 115 660 exemplaires vendus en 2007, 172 120 en 2008, 232 537 pour les seuls neufs premiers mois de 2009. La croissance est extraordinaire, alors même que le marché de la musique plonge de plusieurs millions d'unités chaque année. Et pourtant, lorsqu'on appelle le Syndicat national des éditeurs phonographiques (Snep), qui représente avant tout les majors, difficile de trouver un interlocuteur disposé à parler de ce marché. "On ne se penche pas trop sur le vinyle, 200 000 ventes sur un marché de 50 millions, c'est rien", m'a-t-on dit. Effectivement, sous cet angle, le vinyle est au plus une anomalie statistique. Une virgule qui déconne. Mais les chiffres du Snep, aussi précis soient-ils, négligent totalement le marché indépendant, qui n'a jamais vraiment abandonné le vinyle et qui compte encore des poignées de fidèles disposés à produire, vendre et acheter dans ce format obsolète.

Dans le cadre d'un reportage d'école avec un camarade féru lui aussi de musique indépendante, nous avons rencontré Fabien, batteur de Do You Compute, un groupe parisien qui ne trahit pas dans sa musique la référence à Drive Like Jehu. Et nous avons aussi discuté avec Théo et Bernard, qui ont ouvert il y a un peu plus d'un an la boutique Souffle Continu, dans le 11ème arrondissement de Paris. Chez eux, le vinyle représente à peu près 30% des ventes et les affaires se portent plutôt bien.



A voir, à écouter :
Do You Compute sur MySpace
Souffle Continu, 20-22 rue Gerbier 75011 Paris - Métro Voltaire ou Philippe Auguste
Rejuvenation Records pour faire trouver And we are the winners... en vinyle et en CD.

mercredi 28 octobre 2009

Playlist du moment.

Je n'ai pas toujours le temps d'écrire de véritables chroniques et, surtout, je doute fortement que le lecteur ait le temps ou l'envie de se coltiner tout ça à chaque fois. Voici donc, un peu en vrac, quelques considérations sur ce qui occupe mes oreilles en ce moment.

ATK - Heptagone (1998) : D'après mes sources en matière de hip-hop, c'est un des classiques du rap français. Je serais bien en peine de porter un pareil jugement, vu ma connaissance sporadique du milieu. Aux oreilles d'un néophyte, Heptagone est un disque bien produit, dont les instrumentations n'ont pour la plupart pas trop vieilli et aux textes souvent bien envoyés.

Meshuggah - Destroy Erase Improve (1995) : Le deuxième album de ces suédois qui ont réinventé le metal. Le groupe se lance ici pleinement dans son approche rythmique empruntée au jazz, tandis que les guitares témoignent déjà d'une lourdeur sonore rarement atteinte. Destroy Erase Improve est toutefois largement plus accessible que ses successeurs et s'autorise des mélodies qui tendent vers l'hymne. Ainsi, le sublime Future Breed Machine.

Psykup - L'Ombre et la Proie (2005) : Des Toulousains chers à mon coeur, qui revenaient avec ce disque montrer que leur premier effort n'était pas un coup dans l'eau. On est loin, ici, de la fantaisie et de l'espoir revendiqué à grands coups de riffs improbables sur Le Temps de la réflexion. L'Ombre et la Proie est un album sombre et désabusé. L'humain est toujours au centre, mais il est question de corruption et de déliquescence plutôt que d'amour. Pour preuve, ce disque captivant se termine par cette injonction : "Don't trust me, we all lie. Don't kiss me, we're all pretty with the lights."

Et pour étayer mon propos, le titre Love is dead, en live :

jeudi 15 octobre 2009

A poing nommé.

Expérience - nous (en) sommes encore là
2008 - Boxson

Michel Cloup a une drôle de voix, un drôle de débit et des intonations qui se rapprochent du chant sans jamais en être vraiment. Ce qu'il fait n'est pas non plus du hiphop, ni vraiment du spoken words. C'est fataliste, déprimé même parfois. Il y a pourtant de l'énergie, presque de l'espoir par moment. Surtout, il y a, sous les mots, du rock, puissant comme du Shellac, urbain, à vif. Sur leur dernier album nous (en) sommes encore là, les Toulousains d'Expérience semblent plus que jamais survivants d'une certaine façon de faire le rock dans les années 90. La question que se pose Michel Cloup dès le premier titre s'applique bien à cette musique : "Qui a encore envie d'entendre ça ?"

Il n'y a rien de confortable chez Expérience, rien de gratuitement joli. Le pathos n'est pas absent, mais les mélodies sont ici douloureuses plutôt que douillettes. Tout cela est d'une gravité et d'un sérieux parfois glaçants. Pas de respiration dans l'énumération-constat : l'époque est pourrie, il ne reste que des symboles, "pour la beauté du geste". Alors, pourquoi écouter ce prêche désabusé, pourquoi s'infliger cette grisaille qui confine parfois au stéréotype ?

D'abord parce que l'esthétique, en particulier sur ce nouveau disque, est cohérente et personnelle. Expérience se livre un peu plus aux guitares et y gagne une intensité qui restait ponctuelle sur les albums précédents. Entendre ça, Une larme dans un verre d'eau, Il y a toujours une lumière sont autant d'hymnes qui rendent l'album passionnant.
Ensuite, parce que ce Michel Cloup, qui ne veut rien lâcher et qui, pourtant, ne se fait pas d'illusions; ce type est touchant. Mieux : il remue quelque chose. Quand il joue avec un cliché en clamant "il y a toujours une lumière au bout du tunnel", quand il se concentre sur "les aspects positifs des jeunes énergies négatives", Michel Cloup s'adresse à celles et ceux qui ne sont pas convaincus par le consensus de la foule. C'est parfois convenu comme un poing levé dans une manifestation, mais ça paraît toujours sincère.

Expérience - Une larme dans un verre d'eau

jeudi 13 août 2009

Hors du temps.

Neurosis - A Sun That Never Sets
2001 - Relapse Records

Il semble parfois que l'on puisse séparer les musiciens en deux catégories : ceux qui maîtrisent l'empathie et ceux qui vous font voyager. Neurosis appartient indubitablement à la seconde. Chez ces américains qui ont fait leurs débuts il y a plus de vingt ans avec un punk/hardcore sauvage, la beauté ne dérive pas d'une convention. L'émotion n'est pas ici la monnaie d'échange entre l'artiste et l'auditeur. Neurosis ne joue pas pour les enfants du XXIe siècle. Neurosis, pourtant un simple groupe de rock porté sur les guitares et sans doute parent artistique lointain de Black Sabbath, est hors du temps.

Sur l'album A Sun That Never Sets, les débuts agités du groupe sont très distants. Neurosis y développe une folk majestueuse, alourdie par une section rythmique comme on n'en entend peu. Neurosis est un groupe sans haines, où la force et la puissance n'existent jamais contre quelque chose. Les thématiques introspectives et les évocations de la nature ont quelque chose d'infiniment serein et d'irrémédiable, qui rend futile toute démarche ancrée dans le présent. A Sun That Never Sets ne se rebelle pas, il offre un regard sur une Histoire. Il y a quelque chose de la chanson de geste dans cette musique tournée vers le passé.

Mais attention, Neurosis ne se complaît dans aucune sonorité nostagique. Tout ce qui est entendu ici va au delà du sentiment et ne conduit qu'à une conclusion simple : la beauté sombre de la vie, quels qu'en soient les méandres. Dans ses rythmes lancinants et sa sobriété mélodique parfaitement arrangée, cet album est un véritable voyage. Il ne propose aucune compassion, mais il invite à se tourner vers un monde où elle n'a aucune importance.


Neurosis - From The Hill